REALISATEUR : Michael Haneke
ACTEURS : Susanne Lothar, Ulrich Mühe...
DUREE : 1h43'
Dans une maison de vacances au bord d'un lac autrichien, une famille se voit importunée de manière de plus en plus absurde et violentes par deux
étranges jeunes hommes vêtus de blanc...
Michael Haneke n'est pas un réalisateur de film, et Funny Games n'est pas un film. C'est une sorte d'expérience intellectuelle à laquelle est conviée
le spectateur, dans la mesure où il a envie d'entrer dans les "funny games" de celui qui la lui propose.
Car bien sûr ce ne sont pas les deux "anges blanc" qui sont pervers et méchants, pour la bonne et simple raisons qu'ils n'existent pas. Ce sont des acteurs - nous
sommes au théâtre - et comme dans la fameuse "distanciation" de B. Brecht, tout est fait pour que, au bon moment, l'illusion cinématographique soit brisée et que la vérité éclate : ce n'est
qu'un film.
C'est donc le film qui est pervers, et non les personnages ou les situations qui y sont décrites, puisque celles-ci ne sont que du théâtre, des acteurs, de l'artifice,
des effets. Ce qui est pervers dans le film, c'est d'abord - justement - ce "détournement du droit chemin" de la fiction et des attentes du spectateur. On casse avec délectation (et économie)
l'effet de fiction pour déstabiliser un spectateur qui s'attend à quelque chose, confortablement installé dans son fauteuil et ses petites habitudes de consommateur de films violents à
suspens.
L'acteur fait jouer à "tu chauffes tu brûles" et se retourne vers le spectateur pour lui faire un clin d'oeil. Il s'adresse à lui directement. Il rembobine le film pour
recommencer lorsque la scène ressemble trop à une invraissemblable scène de film (la femme prend une carabine et vise le méchant en pleine poitrine... trop beau pour être vrai !). Il crée
l'effet de suspens à 2€ avec le couteau oublié sur le bateau, pour rien, la scène est vite sabordée et la malheureuse héroïne jetée sans précaution par dessus bord. Exit !
Deuxième perversion essentielle, celle des explications laborieuses dans lesquels les scénarios du genre s'empêtrent habituellement : traumatismes, problèmes sociaux,
possession, virus... ici la scène hilarante dans laquelle l'un tente d'expliquer la méchanceté de l'autre en accumulant les "clichés de films" qui s'annulent tous les uns les autres,
pendant que son comparse (son double) joue indifféremment les rires et les larmes. Comme les deux "anges" n'existent pas, il n'y a aucune explication à leurs actes. D'ailleurs
ils sont parfaitement interchangeable, puisqu'à la fin, c'est l'autre qui demande les oeufs et qui - donc - jouera le rôle de soumis.
Troisième perversion, le détournement de la caméra des scènes de violence proprement dites. Comme il n'y a pas de violence au cinéma, puisque tout est truqué, arrangé,
cascadé, protégé, maquillé, autant ne pas la montrer. Ou du moins ne pas montrer celle que le spectateur risque d'attendre le plus. Deux frustrations particulièrement efficaces
(surtout dans un film interdit aux moins de 16 ans) : on ne verra pas la femme nue ; on ne verra pas l'enfant se faire tuer. C'est l'image emblématique de l'enfant avec la housse de
coussin sur la tête.
Est-ce pour autant un film simplement pervers pour le plaisir ? Une scène, "la" scène, permet de prendre du recul et de comprendre que l'intérêt, le coeur du film, est
justement dans ce recul, dans cette distance, dans cette réflexion, dans cet écartement du "droit chemin" qui mène à la complaisance immorale et scandaleuse du spectateur habituel de films
violents. Le long plan séquence après la mort du fils, assourdi de moteurs de Formule 1, puis silencieux, enfin et qui - en parfait metteur en scène de théâtre - place définitivement
le spectateur face à lui même, ses attentes, ses pulsions, ses contradictions, son hypocrisie, sa mauvaise foi.
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