FUNNY GAMES U.S.

Publié le par Pénélope Lemarchand

TITRE : FUNNY GAMES
REALISATEUR : Michael Haneke
ACTEURS : Naomi Watts, Tim Roth...
DUREE : 1h51'



     Dans une maison de vacances au bord d'un lac autrichien, une famille se voit importunée de manière de plus en plus absurde et violentes par deux étranges jeunes hommes vêtus de blanc...

     Michael Haneke n'est pas un réalisateur de film, et Funny Games n'est pas un film. C'est une sorte d'expérience intellectuelle à laquelle est conviée le spectateur, dans la mesure où il a envie d'entrer dans les "funny games" de celui qui la lui propose.
     Car bien sûr ce ne sont pas les deux "anges blanc" qui sont pervers et méchants, pour la bonne et simple raisons qu'ils n'existent pas. Ce sont des acteurs - nous sommes au théâtre - et comme dans la fameuse "distanciation" de B. Brecht, tout est fait pour que, au bon moment, l'illusion cinématographique soit brisée et que la vérité éclate : ce n'est qu'un film.
     C'est donc le film qui est pervers, et non les personnages ou les situations qui y sont décrites, puisque celles-ci ne sont que du théâtre, des acteurs, de l'artifice, des effets. Ce qui est pervers dans le film, c'est d'abord - justement - ce "détournement du droit chemin" de la fiction et des attentes du spectateur. On casse avec délectation (et économie) l'effet de fiction pour déstabiliser un spectateur qui s'attend à quelque chose, confortablement installé dans son fauteuil et ses petites habitudes de consommateur de films violents à suspens.
     L'acteur fait jouer à "tu chauffes tu brûles" et se retourne vers le spectateur pour lui faire un clin d'oeil. Il s'adresse à lui directement. Il rembobine le film pour recommencer lorsque la scène ressemble trop à une invraissemblable scène de film (la femme prend une carabine et vise le méchant en pleine poitrine... trop beau pour être vrai !). Il crée l'effet de suspens à 2€ avec le couteau oublié sur le bateau, pour rien, la scène est vite sabordée et la malheureuse héroïne jetée sans précaution par dessus bord. Exit !
     Deuxième perversion essentielle, celle des explications laborieuses dans lesquels les scénarios du genre s'empêtrent habituellement : traumatismes, problèmes sociaux, possession, virus... ici la scène hilarante dans laquelle l'un tente d'expliquer la méchanceté de l'autre en accumulant les "clichés de films" qui s'annulent tous les uns les autres, pendant que son comparse (son double) joue indifféremment les rires et les larmes. Comme les deux "anges" n'existent pas, il n'y a aucune explication à leurs actes. D'ailleurs ils sont parfaitement interchangeable, puisqu'à la fin, c'est l'autre qui demande les oeufs et qui - donc - jouera le rôle de soumis.
     Troisième perversion, le détournement de la caméra des scènes de violence proprement dites. Comme il n'y a pas de violence au cinéma, puisque tout est truqué, arrangé, cascadé, protégé, maquillé, autant ne pas la montrer. Ou du moins ne pas montrer celle que le spectateur risque d'attendre le plus. Deux frustrations particulièrement efficaces (surtout dans un film interdit aux moins de 16 ans) : on ne verra pas la femme nue ; on ne verra pas l'enfant se faire tuer. C'est l'image emblématique de l'enfant avec la housse de coussin sur la tête.
     Est-ce pour autant un film simplement pervers pour le plaisir ? Une scène, "la" scène, permet de prendre du recul et de comprendre que l'intérêt, le coeur du film, est justement dans ce recul, dans cette distance, dans cette réflexion, dans cet écartement du "droit chemin" qui mène à la complaisance immorale et scandaleuse du spectateur habituel de films violents. Le long plan séquence après la mort du fils, assourdi de moteurs de Formule 1, puis silencieux, enfin et qui - en parfait metteur en scène de théâtre - place définitivement le spectateur face à lui même, ses attentes, ses pulsions, ses contradictions, son hypocrisie, sa mauvaise foi.

Publié dans Mes Tops

Commenter cet article

tranxene 05/06/2009 09:48

J'ai pas aimé ce film , j'étais vraiment impatient de le voir mais au résultat super déçu . Question de gout

Medigane 15/05/2008 20:43

Fichtre. Moi qui voulait écrire une critique sur ce film, je n'ai plus rien à faire. Elle est déjà là, tu as tout dit. Je pense cependant qu'il y avait un peu plus à explorer avec le tic de réalisation qui consiste à filmer "ce qui n'est pas important", même si ce n'est pas une scène de violence. Est-ce, comme tu le dis si bien, encore une fois une façon de mettre le spectateur face à ses attentes ?

Marion 12/05/2008 14:47

coucou Pénélope ! Tu parles là de Funny Games qui est sorti en 98 ou de la nouvelle version sortie il y a quelques jours ? "Funny Games US" ?

Citron analphabète 11/05/2008 15:58

Si deux mecs en blanc débarquent demain chez toi, te demandent des œufs et les fracassent les uns après les autres, comment réagira-tu ? Est-ce qu'il y a une seule de toutes les réactions des trois maltraités qui soit irrationnelle, et qui fait qu'on peut ne pas croire à ce qui se passe ?
Moi je trouve que l'accent est beaucoup plus porté sur les victimes que sur les meurtriers (dont on ne pourra finalement rien savoir des motivations), et en même temps moins sur l'absurdité des moyens et des situations que sur la crédibilité exceptionnelle de l'ensemble. N'est-ce pas tout à fait possible que tout cela arrive, au contraire de la plupart des films violents que dénonce Haneke, que l'on peut regarder avec neutralité et tranquillité parce que ça ne nous arrivera jamais (t'es-tu déjà retrouvé au milieu d'un braquage de banque ?)? C'est cette façon de toucher personnellement le spectateur qui m'intéresse, et je crois que sur ce point on est d'accord.
Maintenant, les interwiews d'Haneke, je les ai lues aussi. Je n'irai pas pousser la paranoïa jusqu'à dire que les metteurs en scène, comme la plupart des personnes publiques, disent ce qu'on veut entendre.
Admettons qu'Haneke ait vraiment voulu produire un "réquisitoire au militantisme moral" (ou ensemble de chefs d'accusations ayant pour but de faire réagir dans le sens d'une action morale saine... c'est plus clair, non ?^^). Mais tu reconnaitras qu'une œuvre, en particulier un film, exprime toujours plus que ce qu'a voulu son auteur.

Ah, et ne termine plus jamais tes interventions par un "à chacun son point de vue" ou je démissionne de mon poste de chieur-en-chef-sur-blog-de-jeune-fille-croustillante. L'art n'est pas une question de point de vue. Je préfèrerais encore que tu ai l'intolérance de me dire que mon opinion est de l'ordure en poudre déshydratée, au moins ça mettrais un peu de piment au débat.

lemon.demon 10/05/2008 12:51

Interprétation, interprétation... Tu crois franchement que ces clins d'œil, ces ironies sarcastiques et ces jeux de rôles sont les véhicules de morales lourdes et bonasses ? La perversion reste à l'intérieur du film, elle ne dénonce pas la passivité des spectateurs, elle ne protège pas les acteurs. Les acteurs SONT pervers ou sont de mauvais acteurs (or, ils sont excellents) et les spectateurs SONT passifs ou sont de mauvais spectateurs. Tu veux quoi ? Qu'ils éteignent leur poste de télévision, qu'ils jette leur DVD par la fenêtre et qu'ils courent se tuer en jouant les Don Quichotte dans une société où le crime n'est qu'une maladie ?
ce film inquiète parce que ces truands juvéniles sont des criminels qui nous font douter. On enferme sans hésiter un violeur d'enfant, un psychopathe tortionnaire ou un tueur en série. Mais ces deux adolescents, ils sont comme le reflet des déviances inévitables de la société, à l'image du Procès de Kafka. Tout dans le film semble à ce point inévitable que l'on est tout à coup affolé que les choses se passent si sereinement. Et si cela nous arrivait, qui pourrions-nous ? En communauté, tout se désolidarise instantanément d'un être sur qui le malheur s'abat, et c'est aussi vrai qu'une loi naturelle.
Retirer cet effet de panique constant qui parcoure le film à Funny games, et en faire un simple réquisitoire au militantisme moral, je trouve ça bien maladroit.
";)"

Pénélope Lemarchand 10/05/2008 23:34



Qu'est-ce que c'est qu'un "réquisitoire au militantisme moral" ????? Là je n'y comprends rien ! Maintenant dire que le film est davantage un film-panique qu'un film-moral, ça prouverait
(ce qui est finalement peut-être le cas) qu'Haneke a complètement raté son coup !... Moi j'avoue que je l'ai trouvé plus jubilant que paniquant, dans la mesure où je n'ai jamais cru une seconde à
ce qui se passait, mais vu le jeu pervers du réalisateur s'amusant avec les ficelles de son objet. Donc en écoutant ensuite les propos de Haneke sur son film, je me suis dit
que mon impression correspondait assez bien avec son intention. Maintenant à chaque spectateur son regard...