REALISATRICE : Hana Makhmalbaf
ACTEURS : Nikbakht Noruz, Abdolali Hoseinali...
DUREE : 1h21'
A l'ombre d'un grand Bouddha détruit par les ttlba, une fillette, lassée d'entendre son petit voisin réciter les lettres de
l'alphabet et émerveillée par les histoires qu'il apprend à lire, se rend à l'école avec lui, munie d'un cahier et d'un tube de rouge à lèvre...
Dans un décor incroyable qui porte la marque de l'intransigeance des ttlba et qui donne son titre au film, on suit dans ce film l'"odyssée minuscule"
d'une petite fille qui veut à tout prix aller à l'école pour connaître les lettre de l'alphabet et apprendre des histoires de dates et de courges qui tombent sur la tête d'un pauvre homme.
La pérégrination de Baktay pour acheter son cahier d'abord, puis pour se rendre à l'école et enfin pour rentrer chez elle montre - selon moi - la part d'adulte qu'il peut
y avoir dans chaque enfant. Que ce soit la curiosité, la débrouillardise, l'astuce, la tenacité, l'obstination, le sens pratique, et cette intuition qui lui dicte que la maîtrise de l'écrit est
une maîtrise de soi-même autant qu'une arme qui peut la rendre autonome et libre. Même si son petit voisin a le pied attaché quand il récite à tue-tête son alphabet et son histoire de courges,
elle sent qu'il est plus libre qu'elle car il sait lire lui-même et tout seul. Ceux qui se savent pas lire, d'autres liront à leur place. Comme ceux qui ne savent pas penser, d'autres penseront à
leur place.
D'ailleurs, la leçon est poussée à l'extrème, puisque personne ne voulant finalement lui apprendre les lettres, elle les apprendra toute seule, les jambes ballantes,
après avoir troublé l'école de garçons de sa présence féminine, et transformée la classe des fille en salon de maquillage.
Mais autour de cette odyssée de la petite adulte, il y a le décor, composé essentiellement de l'absence du Bouddha, de la misère, et de la cruauté des autres
enfants. L'absence - si éloquente - du Bouddha dans sa niche ancre le film dans une réalité historique et nous rappelle que les images que nous voyons au début et à la fin représentent un fait
historique : en mars 2001, les ttlba détruisent à coups d'explosifs et de tirs les deux Bouddhas de Bâmiyân, sculptures monumentales datant du VIème siècle. Mais "plus grand mort
que vivant", l'absence du Bouddha dans la grande niche de grès en dit peut-être plus encore que sa présence. Elle dit qu'un homme qui ne respecte pas la croyance de l'autre - ou, même, son
incroyance - ne peut pas se dire croyant.
La misère - ou au moins ce qui à mes yeux ressemble à de la misère - n'est pas non plus un décors innocent. C'est une misère où se côtoient le four à pain traditionnel,
le lait en poudre pour le bébé et les tétines en plastiques, les vêtements traditionnels et les tubes de rouge-à-lèvre, et la veste du petit Abbas qui en fait le surréaliste élève d'un Eton
afghan.
Mais le plus frappant bien sûr, dans le décor de l'odyssée de Baktay, ce sont les autres enfants, ceux qui, armés de branches et de poussière, jouent aux soldats, jouent
à la mort, jouent à la guerre. Certaines images sont particulièrement frappantes, comme la scène de lapidation dans un trou creusé dans le sol, les sacs en papiers recouvrant les visages des
fillettes condamnées, et, bien sûr, cette anti-morale qui achève le film, et par laquelle c'est en "faisant la morte" qu'on est épargnée par la cruauté des hommes.
Mais il ne faudrait pas croire qu'ici encore les enfants jouent aux adultes ou imitent les adultes. Si c'est bien ce que fait Baktay en décidant d'aller à l'école, ça
n'est pas ce que font les enfants en jouant à la guerre. C'est même - à mon avis - tout l'inverse.
Rien n'est plus primaire, régressif, infantile, immature, puéril, que de jouer et de faire la guerre. La guerre est parfaitement adaptée à l'enfance, à ses angoisses, à
sa violence, à sa bêtise, à sa cruauté, à son absence désespérante de recul, de responsabilité, d'intelligence. Ces enfants, donc, nous montrent la part d'enfant qui demeurent - si tenace -
en chaque homme.
Car ce ne sont pas les enfants qui "jouent à la guerre des adultes". Ce sont les adultes qui n'ont pas grandi, qui n'ont pas mûri, et qui continuent à prendre le
monde pour une cour de récréation. Sauf qu'avec l'âge, ils ont perdu ce qui sauve l'enfance : le fait que ce n'est qu'un jeu, un exutoire. Et, chez l'homme, quoi qu'il n'ait pas grandi, les
branches ne sont plus des branches mais des fusils, et les pierres, des pierres tombant vraiment sur les femmes qui rêvent de lire et d'écrire.
LES Derniers Commentaires